La formation au Québec, où en est-on?

Le soccer a pris de l’ampleur depuis quelques années au Québec avec des programmes fédéraux et de clubs pour développer les jeunes. Nous avons demandé à des entraîneurs bâtisseurs comment vivaient-ils leur profession et son évolution dans la province. Anthony Rimasson, directeur technique de Longueuil, François Bourgeais, éducateur portant un projet complémentaire au collège Ahuntsic et à St-Hubert, Edmond Foyé, responsable de sports-études à l’école Pointe-Lévy, et Sandro Grande, membre du staff des Etoiles de l’Est, ont répondu à nos questions.

Comment détecte-t-on le talent d’un enfant?

Anthony Rimasson : « Il faut d’abord définir ce qu’est le talent. Cela peut être un bien grand mot. Pour moi, c’est utiliser ses capacités acquises ou innées de manière exceptionnelle. Je préfère parler de prédisposition. Le talent n’est pas un don. Par exemple, un grand garçon a plus de chances de jouer au basket qu’un petit. Sur le terrain, est-ce que l’enfant a lu l’action? Comment se débrouille-t-il dans un temps court et dans un espace court? Je vais rechercher sa prédisposition pour qu’il puisse anticiper et créer quelque chose. L’éducateur aura une influence technique. On va pouvoir le rendre plus acteur du jeu. »

François Bourgeais : « C’est un joueur qui apporte des réponses esthétiques et efficaces à des situations. Il sent les actions et ose des gestes qu’on ne voit pas tous les week-ends. Il est capable de tout faire plus vite tout en étant efficace. »

Edmond Foyé : « C’est très difficile car le développement moteur varie d’un enfant à l’autre. Le talent est propre à chacun. On peut confondre talent et coup de coeur. Le talent ne se définit pas, mais s’observe à travers la capacité de l’enfant à tout faire et comprendre plus vite que les autres. »

Sandro Grande : « Pour moi, des jeunes avec des bonnes bases motrices pourraient apprendre à faire plusieurs sports. Au foot, je cherche des joueurs qui, avant tout, ont une bonne base technique et j’observe comment ils vont utiliser cette base dans le jeu. Est-ce qu’ils savent quand et où prendre certaines décisions? Le tout est de savoir appliquer la technique à une prise de décision. »

Qu’attendez-vous d’un jeune joueur qui débute sur le terrain?

Anthony Rimasson : « Je veux qu’il soit passionné et acteur de ce qu’il fait. Il faut qu’il allie efforts et plaisir, sinon ce sera compliqué pour travailler et progresser. »

François Bourgeais : « J’exige une écoute pour qu’il comprenne et fasse le mieux possible. J’attends qu’il aime le soccer. S’il n’est pas passionné, cela va être difficile pour moi de l’aider. C’est pourquoi je ne peux pas être un coach de soccer loisir. »

Edmond Foyé : « J’attends trois choses : du plaisir, de l’enthousiasme et l’acceptation. Le plaisir de donner et recevoir, l’enthousiasme dans l’effort et les joies qu’il partage et la capacité à faire face aux remarques ainsi qu’à se relever après un échec. »

Sandro Grande : « Je m’attends qu’il soit là pour apprendre et avoir le plaisir de jouer au foot. Le respect pour les autres joueurs et envers les l’entraîneur. »

Est-il pénalisant pour un jeune de jouer en A plutôt qu’en AA?

Anthony Rimasson : « Cela dépend des clubs. Si on met l’accent sur la catégorie A, ce n’est pas pénalisant. Il est nécessaire que les A s’entraînent sur les mêmes thèmes et les mêmes fréquences que le AA. Certains clubs le font, d’autres non. »

François Bourgeais : « Ce n’est absolument pas pénalisant. Je connais plusieurs exemples de joueurs et joueuses qui ont évolué en équipe A pour voir leur niveau. On retrouve souvent en AA des jeunes rapides qui gagnent leurs duels. Je peux citer aussi Abou Sissoko qui a joué toute son adolescence en AA pour s’engager dans l’équipe U17AAA de Longueuil et s’y intégrer dès le premier entraînement alors que cette équipe avait déjà gagné beaucoup de titres auparavant. Avec les mois, il a perduré et rejoint aujourd’hui la CPL. Je me méfie toujours des jeunes qui viennent me voir en me disant qu’ils évoluent en AA. On peut toujours avoir des surprises. Au Québec, on regarde beaucoup à l’instant T mais on ne se projette pas beaucoup. Jouer en en A ou AA ne signifie pas forcément que le jeune n’est pas bon. Cela veut peut-être aussi dire qu’on veut laisser mûrir. On gâche des générations de bons jeunes au Québec car on ne s’y prend pas encore assez bien. Quand on parle des jeunes ici, on gagne ou on perd. Mais il faudrait parler aussi de ce que l’on apprend à l’issue du match. »

Edmond Foyé : « Non, ce n’est pas pénalisant. Cependant, le regard que les parents et les jeunes portent sur le A peut être dévalorisant. Pour moi, c’est juste une question d’égo. Pour qu’un jeune progresse, il doit sentir la confiance que le coach lui accorde peu importe le niveau. »

Sandro Grande : « Cela dépend toujours comment le joueur prend la situation. Si ce joueur travaille fort et donne son 100% à chaque jour, ce joueur pourrait tranquillement rejoindre les AA. A chaque année, on trouve des joueurs dans le A qui monte de catégorie. »

Comment négocier le développement d’un jeune entre le futsal, le civil et le scolaire?

Anthony Rimasson : « Aujourd’hui, le scolaire et le civil sont liés. Sans relations entre les coachs, on ne pourra rien faire. Cela pourrait s’apparenter à un centre de formation sans perdre de vue que nous sommes là pour le joueur et non pour la médaille. »

François Bourgeais : « Je souhaite que la période de futsal soit de novembre à mars afin de laisser les joueurs se préparer pour la saison de soccer. Néanmoins, je suis favorable à la pratique du futsal car cette discipline apporte beaucoup sur le plan technico-tactique et physique. Mais je veux que mes joueurs puissent se reposer au moins une fois dans l’année. Au fameux pays du développement à long terme de l’athlète, on ne pense pas à cela. Les repos du corps et de l’esprit sont nécessaires. Comment amener un joueur au plus haut niveau sans maîtriser les périodes de repos? On se retrouve avec des adolescents qui s’entraînent 5 à 6 fois par semaine en ajoutant les matchs de la fin de semaine. La culture américaine du « plus je paie, plus je joue » est une hérésie car la santé du joueur est en jeu. »

Edmond Foyé : « Si l’enfant a moins de 12 ans, je suis favorable au fait qu’il fasse toutes les activités car elles exigent une compétence différente sur deux surfaces différentes. »

Sandro Grande : « Je suis pour le futsal comme outil de développement. Le problème avec le scolaire et le civil, c’est la gestion de la charge de travail. Plusieurs clubs au Québec travaillent 11/12 mois par année et quand on a des joueurs qui font du scolaire et leur club en même temps, ça devient un risque important pour les joueurs. Ce n’est pas la quantité qui nous fait des meilleurs joueurs, c’est la qualité. Si nous avons un jeune dans un club qui fait 4/5 heures par semaine, il n’y a pas de raison de faire un autre 2/3 heures à l’école. Quelquefois, il faut aussi ajouter les programmes ARS à tout ça. Je pense que faire entre 4/6 heures par semaine à 100% est suffisant. Même chose pour moi avec le sports-études. Le sports-études devrait être fait avec les clubs, comme ça les joueurs vont faire un programme avec les mêmes entraîneurs. Ça va permettre aux jeunes de faire des entraînements le jour et avoir les soirs libres. »

Quelle est la place de l’hygiène dans la formation et comment la mettre en place?

Anthony Rimasson : « L’hygiène devrait être mise en avant mais nous n’avons pas assez d’information sur le repos, la nourriture et les habitudes. Il faut éviter le surentraînement et informer les jeunes sur le fait que l’entraînement invisible est primordial. Mais nous n’avons pas de cantine collective et la malbouffe est très présente en Amérique du Nord. On ne peut pas vérifier donc les risques de blessures sont plus importants. »

François Bourgeais : « Elle existe au Québec mais dans mon club, j’ai beau dire qu’il faut boire de l’eau et manger des pâtes avant un match, je ne peux pas surveiller. Lors des séances cardio, des joueurs me disent qu’ils ont mangé trop lourd ou trop tard car ils ont cours ou ils travaillent. Que puis-je répondre à cela? En bout de ligne, ils ratent une occasion d’apprendre.

Edmond Foyé : « C’est une question fondamentale et difficile à gérer. Dans mon sport-études, l’hygiène est difficile à mettre en place car les jeunes doivent se dépêcher après la fin de la séance car le bus passe les chercher. Ils n’ont pas le temps de prendre tous leur douche. Concernant l’alimentaire, c’est aussi compliqué car les jeunes sont vite confrontés aux machines à bonbons. »

Sandro Grande : « Sujet très difficile ici en Amérique du Nord. Souvent, nos installations n’ont pas de douche ou vestiaires. Je trouve cela dommage. L’hygiène devrait faire partie de notre travail comme clubs, mais on n’a pas le contrôle de tout cela malheureusement. »

Quelles sont vos relations avec les parents?

Anthony Rimasson : « A mon avis, il y a trop de pression autour des terrains et à la maison. Le travail ne paie pas forcément, c’est le plaisir qui va amener le jeune à travailler davantage. Des familles mettent trop de pression et cela amène des désillusions. Le mieux est de savoir ce que l’enfant désire entre la compétition et s’amuser. »

François Bourgeais : « Ce sont les parents et la réflexion des joueurs qui me font progresser en tant qu’éducateur. Ils sont influencés par des raisonnements de sports américains qui ne sont pas forcément vrais dans le soccer. Ici, j’ai l’impression que la notion d’être bon pour jouer en AAA n’est pas forcément évidente, tout comme le surclassement. Ce n’est pas forcément facile de discuter avec les parents, les clubs doivent les éduquer en ce sens. Le rôle des parents est d’encourager. Lorsque je venais voir mon fils jouer, je restais sur la tribune et je me taisais. Quand les parents ont confiance en l’éducateur, c’est plus simple. Voilà pourquoi il est intéressant de présenter un projet. »

Edmond Foyé : « J’ai de très bonnes relations avec les parents. Si l’enfant comprend le sens de son attribution dans le groupe 1, 2, 3 ou 4, il doit être capable de l’expliquer à ses parents. J’échange beaucoup avec les enfants et je rencontre tout le monde une fois par trimestre. C’est plus facile de comprendre quand je leur explique le sens de ma décision. Derrière chaque message des parents, il y a une peur ou une frustration. Il faut savoir rassurer. »

Sandro Grande : « Les parents sont souvent présents et c’est bien d’encourager les enfants. Le problème est que beaucoup de parents ne sont pas passionnés et attendent des résultats tout de suite. Les jeunes ont besoin de beaucoup d’années pour atteindre leur potentiel maximum. Les parents devraient être là pour évaluer le travail du club. Si le club fait un bon travail, ils devraient avoir confiance du fait que le club va faire les bonnes choses. Le résultat d’un match ou tournoi n’est pas la façon d’évaluer un club. »

Certains joueurs parlent de professionnalisme ou d’Europe. Comment réagissez-vous face à cela? Quelles sont les principales embûches?

Anthony Rimasson : « C’est une bonne chose que les joueurs rêvent, ça fait avancer. Mais il faut vivre ses rêves. Le jeune est-il capable d’identifier les exigences du haut niveau et d’observer les capacités nécessaires? Devenir professionnel, ce n’est pas juste donner de l’argent à un agent pour qu’il trouve un club. Ce sont beaucoup de petits plus qui feront la différence. Est-ce que tout le monde se donne les moyens de réussir? S’arrêter de jouer en octobre parce qu’il fait froid est un non-sens. »

François Bourgeais : « C’est une question de préparation. Parfois, les jeunes m’en parlent et on aurait pu se préparer avant car l’objectif demande une préparation psychologique. Les jeunes méconnaissent le niveau européen ainsi que les exigences. Pour ceux qui y sont allés, certains reviennent et me disent : « Ils ne sont pas meilleurs que moi. » Je leur demande alors « Es-tu meilleur qu’eux? » Il faut vraiment être au-dessus du niveau au Québec pour faire la différence en Europe. C’est pourquoi il faut arrêter que des agents envoient des joueurs moyens là-bas contre de l’argent. »

Edmond Foyé : « Que met-on derrière le mot « professionnalisme »? On utilise un peu trop vite ce mot. Dès qu’on gagne un peu d’argent, on parle de cela tout en négligeant les détails. Être professionnel, c’est aussi réaliser des efforts que personne ne voit. »

Sandro Grande : « Personnellement, j’ai eu la chance de jouer en Ligue d’Europe et Ligue des Champions Concacaf, et il faut que nos jeunes rêvent d’y arriver aussi. Mais avec ce rêve, il faut le travail et c’est là où plusieurs de nos jeunes se trompent. Souvent, on trouve des joueurs hors de forme ou qui travaillent à 50% durant les entraînements. Ils ne comprennent pas que les jeunes en Europe, Amérique du Sud et Afrique travaillent toujours à 1000% pour arriver au sommet et y rester pendant longtemps. »

Comment inculquer des consignes tactiques à un jeune sans altérer sa créativité et son sens de l’initiative?

Anthony Rimasson : « Dans un premier temps, il faut arrêter de penser que le coach a toutes les compétences pour développer quelqu’un. Si le joueur n’a pas envie, il ne va pas le faire. L’erreur est d’entraîner tout le monde de la même façon. Le but est de faire comprendre à ses joueurs ce qu’est le soccer. Pour cela, l’entraîneur doit connaître son joueur, savoir s’il est réceptif. Les joueurs doivent comprendre comment agir sans le ballon et lorsqu’on a le ballon. Il faut leur donner une intelligence de jeu. Le meilleur coach est celui qui observe et qui apportera une réponse à une situation. On formate les jeunes en criant… On embrouille juste l’esprit. Il faut laisser libre l’instinct du joueur. Le plaisir viendra avec l’intelligence de jeu. Dans un club, tout le monde doit être considéré car un bon joueur sommeille dans chaque jeune. Si les parents laissent faire leur enfant, c’est le meilleur cadeau qu’ils puissent leur faire. »

François Bourgeais : « Ce n’est pas si simple. Sur l’aspect défensif, ce sont des consignes à respecter. Il faut bien communiquer, c’est de la tactique. Une fois que nous avons le ballon, l’équipe créé une animation offensive dans laquelle le joueur doit s’exprimer. Il faut laisser une part de créativité. »

Edmond Foyé : « Je vais donner une finalité face à une situation. On essaye de voir ensemble les qualités des joueurs présents pour répondre de manière collective à des situations imprévues. J’aime cette citation de Guardiola : « Il faut entraîner les joueurs à prendre des décisions. » Il faut que cela soit rapide et spontané. »

Sandro Grande : « Je pense que les jeunes sont talentueux et ils ont besoin de l’espace pour explorer sur le terrain. Si on ne forme jamais un Messi ou Neymar ou Ronaldo en Amérique du Nord, c’est aussi à cause de la façon dont nous enseignons le foot. Quelquefois il faut laisser les jeunes tenter des choses pour qu’ils voient eux-mêmes comment résoudre des problèmes sur le terrain. Nous sommes là comme entraîneurs pour les aider dans leur processus et non pour enlever leur créativité pour qu’ils rentrent dans notre système. »

La rédaction de www.justesoccer.com

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